Me lirez-vous un jour ?

Nous sommes en 1968, dans un coquetel mondain où quelques artistes, journalistes, mécènes et pique-assiettes endimanchés discutent art et célébrité. Andy Warhol lance d’un ton badin : « À l’avenir, chacun sera célèbre mondialement pendant 15 minutes». Quarante ans plus tard, on cite à tout vent l’artiste dès qu’une personnalité d’un intérêt douteux devient l’objet d’un soudain engouement médiatique. On l’a cité quand la vague des télé-réalité a déferlée.

Le roi du pop-art fut certes un étrange visionnaire. Peu de temps avant sa mort en 1987, lors d’un interview à la télé, fatigué de se faire interroger sans cesse sur sa désormais célèbre tirade, Warhol lança à un animateur médusé : « Vous savez, je crois en fait que chacun sera célèbre mondialement auprès de 15 personnes. C’est d’ailleurs ce que j’ai toujours dit.».

Le dilemme de Warhol

Depuis, l’ère binaire nous a frappé de plein fouet. Le Web offre à tous et chacun sa propre tribune et, depuis le développement des plates-formes de type blog, son propre média interactif. Il y aurait présentement au-delà de 112,8 millions de blogs et sans doute tout autant de blogueurs. Quelques blogs attirent des millions de lecteurs, alors que des millions de blogs n’attirent que quelques lecteurs…

Valeureux guerriers de l’inutile me direz-vous de ces blogueurs lus par une poignée de lecteurs ? Le peintre veut être regardé, tout comme le cuisinier dégusté, j’en conviens. Mais vaut-il mieux être célèbre mondialement pendant 15 minutes ou célèbre mondialement auprès de 15 personnes pendant plus longtemps ? Voilà le dilemme de Warhol !

La théorie de la longue queue

Vous avez certainement entendu parler du livre «Long Tail» (je vous laisse la liberté de suggérer une traduction), de Chris Anderson, le rédacteur en chef du magazine américain Wired. Selon lui, notre culture et notre économie sont en mutation et se transforment en un marché de niches multiples. Grâce au Web, les coûts de distribution et d’entreposage, et dans certains cas de production, chutent. Un nouveau modèle économique se développe. Nulle obligation de formater la totalité des produits pour répondre au plus grand nombre.
Désormais, tous et chacun y trouve son compte et sa niche. On assiste à la naisance de micro-cultures où l’on produit et consomme musique, images et… blogues, selon nos besoins propres ou ceux des communautés auxquelles on appartient. Nombre de blogueurs produisent d’ailleurs simultanément plusieurs blogues s’adressant à des communautés parfois complètement différentes.

La mort du consommateur cible, la naissance de la communauté cible

La naissance des communautés virtuelles a eu un impact certain sur notre manière de percevoir le consommateur, non plus comme une unité statistique correspondant à un profil, mais comme un individu partageant des valeurs et des intérêts avec d’autres individus regroupés au sein d’une communauté, physique ou virtuelle. Les individus, membres de ces communautés, font également partie d’autres communautés qui se superposent, composant ainsi les structures d’un réseau, au sens propre du terme. Celui-ci est vivant et de nombreux échanges en irriguent les voies communications. Ses composantes sont actives et agissent souvent comme véhicule d’un message, se faisant ambassadeurs d’une marque, d’un produit, d’un service ou d’une cause en lesquels elles croient, pour autant que le message ait du contenu autre qu’une invitation à «consommer» ou à«acheter». Notre manière de consommer la communication évolue. La manière de communiquer doit également évoluer.

La réponse au dilemme

Bref. Répondons à la question : vaut-il mieux être célèbre mondialement pendant 15 minutes ou célèbre mondialement auprès de 15 personnes pendant plus longtemps ? Mon profond désir de reconnaissance et ma confiance en moi me feraient à prime abord pencher pour la première option. Parlez-en aux annonceurs du SuperBowl… Pourtant, je devrais chercher à être célèbre auprès de 15 personnes qui elles se feront mes ambassadeurs à travers le monde, et diffuseront mon message à d’autres qui, à leur tour, re-diffuseront mon message pour autant que j’ai quelque chose à dire, mais, ça c’est une autre histoire.